Faut-il craindre un krach immobilier?

Mercredi 30 juin 2004, dans Actualités

Dans tous les pays déve­lop­pés, à l’exception de l’Allemagne et du Japon, les prix de l’immobilier o­nt connu une crois­sance expo­nen­tielle. Un ajus­te­ment est aujourd’hui consi­déré comme inévi­table. S’il est bru­tal, il pour­rait pro­vo­quer des dégâts consi­dé­rables. Les plus hautes auto­ri­tés en conviennent : cela ne peut plus durer.

Les prix atteints sont “bien au-delà de ce que la plu­part des gens consi­dèrent comme sou­te­nable”, vient de décla­rer le gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre, Mer­vyn King.
“Où vont les prix ? Je n’en sais rien, a sou­piré le pré­sident de la Réserve fédé­rale, Alan Greens­pan. Mais je serais très sur­pris qu’ils conti­nuent leur accé­lé­ra­tion vers le haut.“Les prix en ques­tion, ce sont ceux de l’immobilier. Pas seule­ment en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, mais dans la plu­part des pays déve­lop­pés. C’est peu dire qu’ils o­nt flambé. En Aus­tra­lie, en Espagne, au Royaume-Uni ou au Pays-Bas, ils o­nt plus que dou­blé depuis 1995, selon une étude de la Société Géné­rale. Il o­nt qua­si­ment tri­plé en Irlande. Et gagné plus de 60 % en France.

Bulle spé­cu­la­tive

Dans plu­sieurs cas, ces ascen­sions météo­riques n’ont pas été enta­mées par une crois­sance écono­mique molle, voire inexis­tante. Et rares sont les pays, comme l’Australie ou la Grande-Bretagne, où elles com­mencent tout juste à don­ner des signes de relâ­che­ment.
Résul­tat : le maga­zine bri­tan­nique The Eco­no­mist a cal­culé que les prix de l’immobilier devraient chu­ter de 50 % en Espagne, 25 % aux Pays-Bas ou encore 20 % en Irlande pour que les ratios de ces prix rap­por­tés aux salaires et aux loyers retrouvent leurs niveaux moyens de la période 1975–2003.
L’hebdomadaire y voit la preuve irré­fu­table de l’existence d’une bulle spé­cu­la­tive.
Le gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre et le pré­sident de la Fed ne sont donc pas les seuls à pres­sen­tir qu’un ajus­te­ment géné­ra­lisé est inévi­table. Ils en seront d’ailleurs pour par­tie les ins­ti­ga­teurs déli­bé­rés : le boom immo­bi­lier s’est avant tout nourri d’une poli­tique moné­taire excep­tion­nel­le­ment accom­mo­dante. Mais celle-ci touche à sa fin : à Londres, la “Vieille Dame” de Thread­needle Street vient de pro­cé­der à sa qua­trième hausse de taux consé­cu­tive et la Fed s’apprête à lui emboî­ter le pays, rele­vant un taux direc­teur qui, à 1 % depuis tout juste un an, est le plus bas en plus de qua­rante ans. La BCE pour­rait ne pas être très loin der­rière. En outre, la mon­tée des prix finira inévi­ta­ble­ment par cal­mer la demande, même si les rai­sons struc­tu­relles qui o­nt poussé les prix à la hausse demeurent (boom démo­gra­phique en Espagne, rareté des loge­ments offerts en Grande-Bretagne, etc.). L’amorce d’un retour­ne­ment fera alors perdre au pla­ce­ment immo­bi­lier sa valeur spé­cu­la­tive, par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante dans un pays comme l’Australie.

Davan­tage de dégâts

Deux scé­na­rios sont alors pos­sibles : une chute pro­gres­sive et maî­tri­sée des prix, ou tout sim­ple­ment un krach immo­bi­lier. Cette deuxième hypo­thèse serait catas­tro­phique. Car une dégrin­go­lade des prix de la pierre fait beau­coup plus de dégâts que la chute du cours des actions, o­nt cal­culé les experts du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal. Selon eux, un krach bour­sier, défini comme une baisse des cours d’au moins 30 % “coûte” l’équivalent de 4 % de crois­sance en deux ans. Un krach immo­bi­lier, défini comme une dimi­nu­tion des prix d’au moins 14 %, pro­duit des dégâts deux fois plus impor­tants : 8 points de crois­sance per­dus ! Il est égale­ment beau­coup plus long (quatre ans au lieu de dix-huit mois pour une crise boursière).La cour­roie essen­tielle de trans­mis­sion d’un marasme immo­bi­lier, c’est la consom­ma­tion, qui repré­sente à elle seule plus de la moi­tié du PIB en France, les deux tiers aux Etats-Unis. “Les varia­tions des prix des loge­ments et de la consom­ma­tion pri­vée sont cor­ré­lées dans la plu­part des pays”, explique l’OCDE dans une étude récente. Les effets sont d’autant plus vio­lents que le niveau d’endettement des ménages est élevé, et que cette dette est à taux variable.Pourtant, des ban­quiers cen­traux aux écono­mistes en pas­sant par les pro­fes­sion­nels de l’immobilier, tous affirment — ou affectent de croire — que le scé­na­rio d’un retour en dou­ceur des prix à un niveau his­to­ri­que­ment rai­son­nable est de loin le plus pro­bable.
La confiance et la sol­va­bi­lité des ménages, les fac­teurs rela­tifs à l’offre et la demande, “ne signalent pas de risques élevés d’un krach immo­bi­lier immi­nent”, avancent Guillaume Baron et Tan­guy Simon de la Société Géné­rale. “Il n’y a pas eu à ce jour de signes d’une baisse mar­quée des prix où que ce soit en Europe”, conclut une étude des char­te­red sur­veyors (experts asser­men­tés en immo­bi­lier) bri­tan­niques. “Ce trait dis­tingue cette période des réces­sions des années 80 et 90 où les prix des loge­ments avaient suivi étroi­te­ment le cycle écono­mique géné­ral et enre­gis­tré d’importantes baisses.”

La hausse de l’ancien

En France, ana­lyse Guy Marty, direc­teur géné­ral de l’Institut d’Epargne Immo­bi­lière et Fon­cière, o­n a pu obser­ver deux carac­té­ris­tiques ori­gi­nales : “C’est la hausse de l’ancien qui a ini­tié l’envol des prix dans l’ensemble de la France ; ensuite la mon­tée des prix n’a pas fait décol­ler l’offre mal­gré la pres­sion de la demande : il ne s’agit donc pas d’une bulle au sens propre du terme (une sur­pro­duc­tion sui­vie d’un effon­dre­ment). Néan­moins il y a une grande ten­sion dont o­n ne sor­tira pas for­cé­ment sans tur­bu­lences.
Les prix res­tent en mon­naie constante en des­sous du niveau de 1990 qui avait sus­cité le krach, observe Oli­vier Eluère du Cré­dit Lyon­nais. Certes la pro­por­tion des achats en neuf dus à l’avantage fis­cal est un peu inquié­tante mais o­n ne peut pas vrai­ment consi­dé­rer que l’investissement loca­tif soit un achat spé­cu­la­tif. Lié au souci de la retraite, il a des chances de per­du­rer.” Etienne Ber­tier, le patron d’Icade, le bras immo­bi­lier de la Caisse des dépôts, ne croit pas non plus à une bulle. “Paris reste moins chère que les autres capi­tales et les inves­tis­seurs inter­na­tio­naux y sont tou­jours actifs.”

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