L’irrationnel dans l’acte d’achat

Vendredi 28 septembre 2007, dans Coaching, Stratégie

Com­ment expli­quer que 90% des Fran­çais, à un moment ou à un autre de leur vie et sou­vent de plus en plus tôt placent en tête de leurs prio­ri­tés l’accession à la pro­priété et qu’ils cèdent à ce besoin impé­rieux de plus en plus tôt ? Les expli­ca­tions du doc­teur Jacques Antoine Mala­re­wicz, psy­chiatre spé­cia­liste des thé­ra­pies de couples.

Alors que près d’un mariage sur deux se ter­mine par un divorce, beau­coup de Fran­çais n’hésitent pas à s’endetter sur 25 ou 30 ans pour accé­der à la pro­priété. Pour­quoi est-il plus facile de s’engager de pas­ser chez le ban­quier signer un cré­dit à très long terme que de pas­ser devant Mon­sieur le Maire ? Pour de nom­breux Fran­çais, un inves­tis­se­ment à long terme pour un ancrage hau­te­ment sym­bo­lique dans l’espace est devenu une évidence.

Les expli­ca­tions habi­tuelles sont bien connues : «Pos­sé­der reste un gage de réus­site», «Un chez­soi confor­table se doit d’être un refuge contre le monde exté­rieur», «Mieux vaut payer un cré­dit qu’un loyer», «Le loge­ment devient un bien de consom­ma­tion clas­sique», «La pierre est un inves­tis­se­ment concret», «C’est un pla­ce­ment sûr à trans­mettre à ses enfants», «Une cer­taine méfiance sub­siste envers la bourse»… Outre ces éléments ration­nels sur­tout d’ordre finan­ciers, les déci­sions d’investissement tiennent compte de fac­teurs rele­vant de nou­velles formes de liens sociaux et de leur façon de se situer dans le temps et la durée.

Sur­tout, la péren­nité qu’apporte la pro­priété immo­bi­lière tend à rem­pla­cer les dif­fé­rentes formes de contrat qui peuvent lier les indi­vi­dus entre eux.

L’immobilier, un inves­tis­se­ment affectif

L’investissement dans un loge­ment n’est pas seule­ment finan­cier mais égale­ment affec­tif. C’est ce qui fait que dans les pro­cé­dures de divorce et de sépa­ra­tion, tout ce qui concerne l’habitation est sou­vent l’objet de conflits impor­tants, aussi bien pour des rai­sons maté­rielles que sym­bo­liques. Ainsi, il est par­fois plus dif­fi­cile de vendre un bien, sur­tout lorsqu’il a une his­toire trans­gé­né­ra­tion­nelle, que de divor­cer. Comme si se sépa­rer d’une mai­son deve­nait plus dou­lou­reux que de quit­ter un conjoint ou une conjointe. D’ailleurs, le temps du divorce pro­pre­ment dit est géné­ra­le­ment bien plus bref que celui de la liqui­da­tion des biens com­muns, lorsqu’ils existent.

Une réponse au besoin archaïque d’une inser­tion dans l’espace

Le besoin archaïque de trou­ver sa place au sein d’un espace sécu­risé est sup­posé répondre à des incer­ti­tudes et à des peurs d’un tout autre ordre que celui de l’achat immo­bi­lier à pro­pre­ment par­ler. La sta­bi­lité d’un espace sert d’assurance face aux insta­bi­li­tés rela­tion­nelles et aux incer­ti­tudes du temps et de l’époque. Le terme «archaïque» explique l’apparente irra­tio­na­lité de cer­taines déci­sions au sens où un besoin de ce type ne s’explique pas, ne se jus­ti­fie pas et ne s’encombre pas de la crainte d’avoir à assu­mer des sacrifices.

L’habitation est à la fois un bien à trans­mettre, elle accom­pagne la filia­tion, en même temps qu’un espace d’accueil pri­vi­lé­gié pour le clan, elle devra pro­ba­ble­ment de plus en plus répondre aux exi­gences de cette forme de lien social. Ce que nous deman­dons d’un lieu de vie, c’est qu’il soit à la fois sym­bole de sta­bi­lité, de soli­dité et point de référence.

Un signe de foi en l’avenir

Le temps n’est plus linéaire, il ne s’écoule plus de manière régu­lière et homo­gène. Notre rap­port au temps et à la durée n’est plus rai­son­nable au sens où il n’est plus rythmé par les sai­sons et les géné­ra­tions, comme cela peut être le cas dans une société rurale qui s’insère dans le pla­né­taire et le bio­lo­gique. Il se perd main­te­nant dans un uni­ver­sa­lisme que l’informatique et inter­net ont bana­lisé. Dans une société où la vitesse et l’instantanéité s’imposent en même temps que l’efficacité et la per­for­mance, nous avons appris à ne plus anti­ci­per, nous agis­sons et réagis­sons plu­tôt dans le court terme.

L’augmentation très impor­tante de l’espérance de vie entraîne égale­ment une super­po­si­tion des géné­ra­tions que ren­force le «jeu­nisme» ambiant. Jusqu’à la seconde guerre mon­diale, la véri­table rup­ture s’établissait au sor­tir de l’adolescence, elle est main­te­nant repor­tée à la fin de la vie d’adulte. Le troi­sième et le qua­trième âge viennent inter­mi­na­ble­ment pro­lon­ger la vie et sur­tout la survie.

Par ailleurs, les rituels de pas­sage qui ponc­tuaient les arti­cu­la­tions entre les phrases suc­ces­sives du cycle de vie ont ten­dance à dis­pa­raître. Il n’existe plus qu’un seul âge, celui de la jeu­nesse, dans ses diverses décli­nai­sons, sans qu’aucune rup­ture ne vienne véri­ta­ble­ment mar­quer les dif­fé­rents cycles de vie. Tout cela abou­tit à un lis­sage du temps et de la durée qui s’étendent indé­fi­ni­ment, sans aspé­rité, dans une col­lec­tion d’instants qu’il s’agit de vivre avec inten­sité. Ces désordres dans l’appréhension du temps et de la durée appellent des prises de posi­tion nou­velles : la recherche d’un clan et le besoin de filiation.

Ainsi, chaque indi­vidu tente de se situer au point de ren­contre d’une his­toire et d’un groupe dans le besoin vital de don­ner –mal­grè tout, un sens et une dimen­sion humaine à son exis­tence. Il en résulte para­doxa­le­ment, et pour une bonne part de manière irra­tion­nelle, une foi inébran­lable en l’avenir. C’est là que l’acquisition d’un bien immo­bi­lier bien objec­ti­ver une espé­rance qui ne peut être déçue.

Une tra­duc­tion de l’évolution cla­nique de la société

Avec l’implosion du modèle clas­sique de la famille et le boom des familles recom­po­sées ou mono­pa­ren­tales, les liens inter­per­son­nels se défi­nissent de plus en plus sur un modèle cla­nique. Le clan res­semble à une famille éten­due sans que les liens bio­lo­giques soient néces­sai­re­ment pré­pon­dé­rants et sans que des loyau­tés ne viennent figer son fonctionnement.

A mi che­min entre le groupe étendu et la famille, le clan apporte la cha­leur affec­tive, la com­pli­cité, la soli­da­rité que les liens fami­liaux apportent plus dif­fi­ci­le­ment. On ne choi­sit pas sa famille, mais on peut déci­der de ren­trer ou de sor­tir d’un clan ! La mai­son cla­nique doit offrir de grands espaces de convi­via­lité au détri­ment de l’espace pure­ment privé.

C’est ainsi que l’importance du salon et de la cui­sine est pri­vi­lé­giée au détri­ment des chambres. Ces grands espaces doivent être modu­lables pour accueillir des membres du clan qui peuvent être de pas­sage. Des exten­sions doivent être pos­sibles afin de modu­ler la dis­tance géo­gra­phique qui sépare –ou relie– les dif­fé­rents membres. Il s’agit d’un espace qui atté­nue les hié­rar­chies et où la diver­sité des pages s’efface dans le par­tage d’un même espace.

Le besoin de se défi­nir dans une filiation

Face à une appré­hen­sion du temps tota­le­ment bou­le­ver­sée, face à des liens affec­tifs fra­gi­li­sés par l’augmentation de l’espérance de vie et le consu­mé­risme rela­tion­nel, l’acquisition d’un espace per­son­nel cor­res­pond au besoin de se réfu­gier dans une cer­ti­tude tan­gible. L’habitation est à la fois un bien à trans­mettre, elle accom­pagne la filia­tion, en même temps qu’un espace d’accueil pri­vi­lé­gié pour le clan, elle devra pro­ba­ble­ment de plus en plus répondre aux exi­gences de cette forme de lien social. Ce que nous deman­dons d’un lieu de vie, c’est qu’il soit à la fois sym­bole de sta­bi­lité, de soli­dité et point de référence.

Pro­pos recueillis par Camille Pujols

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