Plusieurs fournisseurs d'accès à Internet à haut débit ADSL ont annoncé ce qui est présenté comme le « nouvel Internet », l'ADSL 2+. Ils l'ont proclamé d'emblée « ultra haut débit » : un Internet avec une capacité maximale (« bande passante ») de 15 ou 20 mégabits par seconde et un débit du terminal vers le réseau (« voie montante ») d'un mégabit par seconde. Ces annonces sont symptomatiques de l'usure d'un média, d'une industrie, d'un modèle. Lorsqu'on ne trouve plus rien de très nouveau à proposer, on s'adonne à la surenchère.
Que nous annonce-t-on au juste ? Un débit trois fois supérieur au plus rapide des débits actuels. Mais, à quoi peut bien servir un tuyau trois fois plus large, sur une partie seulement de la tuyauterie ? En vérité, il est trompeur de laisser croire aux utilisateurs qu'ils disposeront de ce prétendu ultra haut débit sur l'Internet. Pour profiter de ces fameux 15 mégabits par seconde, il est nécessaire que le fournisseur du contenu auquel on accède dispose lui aussi de 15 mégabits de bande passante pour répondre. Or une telle capacité coûte très cher. Le prix sur le marché de gros, proposé aux fournisseurs de contenu hébergés, est de l'ordre de 100 euros par mégabit. Un site doit donc dépenser 1.500 euros pour servir un utilisateur en simultané par mois. Cette équation est économiquement absurde. Aucun site ne peut se le permettre.
Il en va de même lorsque vous pratiquez le téléchargement de musique ou de vidéos sur les sites « peer to peer ». Vous ne pouvez pas télécharger à 15 mégabits par seconde puisque votre correspondant, même s'il dispose d'un accès à « ultra haut débit », n'a qu'une voie montante de 1 mégabit. Vous téléchargerez donc au mieux à 1 mégabit. Par conséquent, ce tuyau plus large ne vous permet guère que de traverser plus rapidement le chemin qui vous sépare de votre fournisseur d'accès à Internet. Il ne vous est pas d'une grande utilité une fois franchi ce seuil.
Alors, à quoi donc va servir ce débit considérable? Les opérateurs annoncent de nouveaux services révolutionnaires qui laissent perplexe: « Nous allons pouvoir fournir de la vidéo, c'est-à-dire de la télévision ; vous allez pouvoir enregistrer une chaîne tout en en regardant une autre. » Depuis plus d'une dizaine d'années, en tant qu'abonné au câble, je reçois un nombre important de chaînes de télévision et il m'arrive souvent, et je dois le dire, sans encombre, d'enregistrer une émission tout en en regardant une autre.
Il n'y a donc finalement qu'une seule chose à retenir de l'annonce de l'ultra haut débit : Noos et les autres câblo-opérateurs vont avoir de nouveaux concurrents. Noos était un opérateur de télévision par câble qui a élargi son offre à l'accès Internet. Les fournisseurs d'accès à Internet ADSL veulent devenir opérateurs de télévision. Et alors ?
L'Internet était un réseau révolutionnaire. Il a réduit les distances. Il a permis à tout un chacun de pouvoir accéder à d'énormes contenus ou d'en être le producteur et le distributeur, donnant lieu à une vague de créativité sans précédent. Constater aujourd'hui que l'ambition de l'Internet est pour certains la bonne vieille télé, voire un vidéoclub à domicile, est terriblement décevant. Permettre le téléchargement à l'envi de films hollywoodiens a un impact social et économique négligeable. L'ADSL 2+ n'est que le crépuscule essoufflé du premier Internet, ce Minitel mondial. Une véritable révolution ne revient pas à faire « plus de la même chose » mais bouleverse les modes de vie et la façon de travailler, créant ainsi une dynamique de croissance. Une véritable révolution ne consiste pas à apporter de plus en plus en un point donné. Un puits, quelle que soit la quantité d'eau qu'il apporte, reste un puits, un endroit où il faut aller chaque fois que l'on a soif. La véritable révolution est d'avoir l'eau courante. Il est plus important d'être connecté partout à haut débit qu'à certains endroits à « ultra haut débit ». Le Réseau pervasif aspire à être ce nouvel Internet en cours de construction. Il cherche à modifier notre façon de vivre le réseau, à dépasser ce monde bancal où nous disposons soit de beaucoup de débit pour très peu cher à domicile, soit de misérables débits à des tarifs exorbitants en dehors (téléphone mobile, etc.). Il veut être un réseau disponible partout. Un monde où, avec cette ubiquité transparente de la connexion, toutes les industries pourront inventer de nouvelles applications, de nouvelles offres de services et gagneront en efficacité. Un monde où le réseau vient à moi et non pas moi au réseau, où le réseau ne connecte plus des lieux mais des personnes.
RAFI HALADJIAN est fondateur d'Ozone, premier opérateur du Réseau pervasif
Les Echos 9/11/2004
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