Crise des subprime : quels risques pour la France ?

Lundi 21 janvier 2008, dans Repère financier

Eté de tous les dan­gers. Grave crise finan­cière mon­diale. Que n’a-t-on lu ou entendu au cours de la fin de l’été à pro­pos du cha­hut sur le Mar­ché moné­taire ? Le point de vue de Bruno Rou­leau, direc­teur de la for­ma­tion et des par­te­na­riats In&Fi sur les consé­quences directes de cette crise notam­ment en matière d’immobilier.

La crise amé­ri­caine est-elle conta­gieuse en France ?

Non. Primo, parce que le mar­ché immo­bi­lier fran­çais n’a rien à voir avec son homo­logue outre atlan­tique. Pas la même orga­ni­sa­tion, pas les mêmes règles, pas tout à fait les mêmes acteurs et sur­tout pas encore le même niveau de prix, quand bien même le mar­ché fran­çais s’est appré­cié de plus de 80% ces 6 der­nières années. Secundo, parce que si la pré­ca­rité tend à gagner du ter­rain en France, l’essentiel des pro­prié­taires sont des emprun­teurs « sol­vables », qui ont obtenu leurs cré­dits sur la base des reve­nus du foyer et non selon la valeur de la garan­tie immobilière.

Et lorsque les cré­dits sont en cours d’amortissement, la plu­part des contrats, notam­ment pour les reve­nus plus modestes, sont assor­tis d’assurances perte d’emploi. Ter­tio, la pres­sion de la demande de loge­ment reste très forte. Le défi­cit s’établit aux envi­rons de 500 000 par an sur une dizaine d’années. En cas de revente «for­cée», le bien immo­bi­lier trou­ve­rait encore faci­le­ment preneur.

2 mil­lions d’américains sai­sis sont à la porte de leur loge­ment. Cela est-il envi­sa­geable en France ?

En France plus d’un tiers des pro­prié­taires – on parle bien ici de la rési­dence prin­ci­pale – ne portent plus d’endettement au titre de cette nature d’investissement. Aux Etats-Unis, la quasi tota­lité des pro­prié­taires sup­porte un encours de prêt, si ce n’est au titre de l’accession, c’est au titre d’un cré­dit hypo­thé­caire de trésorerie.

Ensuite, rap­pe­lons que l’analyse du risque par les prê­teurs se fait en France avant tout sur l’endettement et le risque de rem­bour­se­ment, pas sur la valeur de la garan­tie. Il n’y a donc pas de rai­son que le risque s’aggrave spé­ci­fi­que­ment du fait de cette crise ou des octrois de cré­dit récents.

De plus, mal­gré la loi qui auto­rise les ban­quiers prê­teurs amé­ri­cains à vendre en sai­sine immo­bi­lière les loge­ments, l’objectif est tout de même d’assurer la vente à des condi­tions de prix accep­tables. La pro­fu­sion de ventes aux enchères fait méca­ni­que­ment bais­ser le prix des tran­sac­tions, et les prê­teurs n’ont rien à y gagner.

Enfin, la légis­la­tion sur les pro­cé­dures de sai­sine immo­bi­lière a récem­ment changé en France. Si l’esprit de la loi est d’accélérer pour le prê­teur le délai de recou­vre­ment de ses fonds, les textes pro­tègent le débi­teur en favo­ri­sant la tran­sac­tion directe et l’obligation de l’usage de tous les recours amiables préa­la­ble­ment à la voie judiciaire.

Le dur­cis­se­ment des condi­tions de cré­dit ne fra­gi­lise t-il pas les emprun­teurs français ?

Si les argu­ments évoqués ci des­sus plaident pour l’apaisement des angoisses quant à la conta­gion de la crise immo­bi­lière amé­ri­caine en France, je ne dis pas que cela ne pourra jamais se pro­duire un jour en France.

D’une part, parce qu’en effet sous la pres­sion de la demande, et compte tenu de la hausse des taux d’intérêts de ces der­niers mois, la seule don­née qui peut varier est la durée des cré­dits. En l’espace de quatre à cinq ans, la durée moyenne des prêts, est pas­sée de 17 à 22 ans, et depuis 2 ans près d’un prêt sur deux est contracté pour une durée supé­rieure à 25 ans. Cela signi­fie que les endet­te­ments vont désor­mais cou­rir, théo­ri­que­ment, tout le long de la vie pro­fes­sion­nelle d’un travailleur.

D’autre part, l’allongement de la durée des cré­dits signi­fie aussi l’émergence des taux révi­sables au sein de l’endettement. Jusqu’ici les prêts pour le loge­ment sont, à envi­ron 90%, contrac­tés au tra­vers de taux fixes. C’est une par­ti­cu­la­rité fran­çaise, mais c’est aussi parce que les durées courtes (15–20 ans) per­met­taient aux banques de sup­por­ter le risque.

Avec des durées de 35–40 ans, elles sont dans l’incapacité de cou­vrir ce risque sur le mar­ché (pas de contre­par­tie sur ces termes), et leur visi­bi­lité est très faible. Elles peuvent choi­sir, soit de main­te­nir des taux fixes mais à des niveaux élevés, au risque de ne pas atti­rer les emprun­teurs, soit à des niveaux plus agres­sifs mais en pro­vi­sion­nant le risque de taux. Ceci signi­fie­rait que contrai­re­ment aux taux variables, ce ne serait plus le client qui pren­drait le risque de hausse, mais la banque. Or je n’imagine pas les ban­quiers, compte tenu de leurs objec­tifs de pro­duc­ti­vité et de pro­fits, pour­suivre dans cette direc­tion. D’autant que la cir­cu­laire « Bâle II » à comp­ter de Jan­vier 2008 va ren­for­cer les obli­ga­tions de pro­vi­sion. Elles vont donc s’orienter vers des pro­duc­tions en taux révi­sables, plus ou moins sophis­ti­qués et assor­tis de sécu­ri­tés, afin de gérer leurs risques tout en ras­su­rant les clients.

Enfin, les rap­ports des fran­çais au cré­dit évoluent. La capa­cité d’épargne a reculé de 4 points en 2 ans et le taux d’endettement frôle les 60% tan­dis qu’il était à peine de 45% il y a une dizaine d’années. On est encore loin des 110 ou 120% anglo-saxons.

La crise finan­cière va t-elle accen­tuer le ralen­tis­se­ment des prix observé depuis un an ?

Après six à sept années de fortes hausses, le mar­ché ne pou­vait conti­nuer d’afficher de telles varia­tions annuelles. Il se régule par l’offre et la demande. La demande tient compte de la sol­va­bi­lité des emprun­teurs, et celle-ci à ses limites. Tou­te­fois, je ne com­prends tou­jours pas com­ment des ana­lystes peuvent pro­nos­ti­quer des baisses de prix de 15 à 20% dès 2008.

La demande est très forte, et elle n’est pas com­pen­sée par l’offre loca­tive qui a calé l’évolution des loyers sur celles des prix du fon­cier, tout en dur­cis­sant ses condi­tions d’accès, notam­ment en termes de garan­ties. D’ailleurs, les chambres des Notaires notent le bon main­tien des prix dans l’ancien au sein des grandes métropoles.

Pour les pro­grammes dans le neuf, il faut tenir compte des délais de livrai­son, de l’incidence des inves­tis­seurs dans la pro­po­si­tion des biens ven­dus, et de la qua­lité des pro­grammes. Sans doute, la défiance a-t-elle contri­bué à faire davan­tage réflé­chir les accé­dants, et donc obligé les construc­teurs à faire des efforts de prix sur le bou­clage des der­niers lots.

Le fac­teur psy­cho­lo­gique risque de peser lourd au cours des pro­chains mois. Les can­di­dats à l’accession deman­de­ront plus d’informations, bou­cle­ront leurs plans de finan­ce­ment avant la signa­ture d’un contrat de réser­va­tion, négo­cie­ront davan­tage les prix ou feront traî­ner leur déci­sion finale à l’occasion d’autres recherches. Mais les bons pro­duits, au prix du mar­ché, par­ti­ront aussi bien et dans des délais conve­nables. Le consom­ma­teur est bien plus pra­tique et réflé­chi qu’il n’est sou­vent décrit.

Pour­quoi cer­tains pro­fes­sion­nels sont-ils aussi inquiets sur le mar­ché français ?

Il est donc vrai de dire que tout ne va pas si mal que cela, quand bien même les délais de vente de sont légè­re­ment allon­gés et que le niveau de tran­sac­tions peine un peu, accen­tué en cela par la sai­son­na­lité de l’automne, par la forte den­sité d’intervenants pro­fes­sion­nels et par la mon­tée en puis­sance des ventes entre particuliers.

Le seul vrai risque pour­rait venir du res­ser­re­ment des condi­tions d’accès au cré­dit par les banques. Celles-ci ont, pour près d’une sur deux, annon­cées qu’elles avaient pro­cédé à un dur­cis­se­ment des cri­tères d’octroi des prêts depuis le mois d’août. Sans doute pour des ques­tions internes de qua­lité de leurs risques à l’approche de « Bâle II », et suite aux mises en garde après l’avènement de la crise des « sub­prime » de cet été, mais aussi pour col­ler avec la dérive pos­sible évoquée cides­sus à l’occasion de l’allongement de la durée des prêts. Cepen­dant l’apaisement sur les taux d’intérêts dits «courts» de fin Octobre et la forte concur­rence dans la pers­pec­tive des objec­tifs com­mer­ciaux de l’année 2008 com­mencent à faire leurs effets dans l’agressivité des offres.

Pour pro­duire des résul­tats, les banques doivent conti­nuer à com­mer­cia­li­ser des cré­dits. Il n’y a donc pas de rai­son que les banques ferment le « robi­net » des prêts immo­bi­liers. Tout au plus se montreront-elles un peu plus pru­dentes… à l’image de leurs clients.

Bruno Rou­leau

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Voir aussi :

  1. La Crise de l’immobilier ? Un non évène­ment pour ERA
  2. Le retour des banques étran­gères en France

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