La France des territoires se transforme : ce que les pros de l’immobilier doivent comprendre

Baisse démographique, métropolisation, contrainte foncière : trois dynamiques lourdes redessinent en profondeur la carte immobilière française. Dans cette tribune, Eric Weiss, président de la Fédération des Marchands de biens (FMDB), alerte sur une réalité encore largement taboue : tous les territoires n’auront plus vocation à se développer — ni même à se maintenir. Une lecture lucide et dérangeante des transformations à venir pour les professionnels de l’immobilier.
La France des territoires se transforme

Depuis des décennies, la France raisonne encore comme un pays en expansion homogène. Nous continuons de parler d’aménagement du territoire comme si chaque commune avait vocation à croître, à s’équiper, à attirer, à bâtir, à se maintenir. Ce récit rassure. Il flatte les élus. Il nourrit les promesses publiques. Mais il décrit de moins en moins le réel.

Le réel, lui, change de sens.

Une France qui n’est plus en expansion ?

La France entre dans une période historique où plusieurs dynamiques, longtemps séparées, convergent désormais. La première est démographique. En 2025, la France n’a enregistré qu’environ 645 000 naissances, soit 24 % de moins qu’en 2010 ; l’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme, son plus bas niveau depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Plus encore, le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis l’après-guerre. Cela signifie une chose simple : hors apport migratoire, le pays ne se remplace plus.

La deuxième dynamique est spatiale. Les jeunes, les étudiants, les diplômés, les actifs qualifiés se concentrent là où se trouvent les formations, les emplois, les réseaux, les transports, les services et les aménités urbaines. L’Insee rappelait déjà que les trois quarts des étudiants de 18 à 24 ans se concentrent dans seulement 30 aires urbaines. De la même manière, les grandes métropoles captent davantage les emplois stratégiques, les fonctions de commandement et les actifs les plus qualifiés. Ce n’est pas un accident. C’est la logique même de la métropolisation.

La troisième dynamique est foncière et écologique. La France s’est fixé un objectif de zéro artificialisation nette des sols en 2050, avec une division par deux de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers sur la période 2021-2031 par rapport à la décennie précédente. Or la consommation foncière française restait encore de l’ordre de 24 315 hectares par an sur 2009-2023, principalement liée à l’habitat.

Autrement dit : nous voulons continuer à loger, mieux loger, réindustrialiser, décarboner, préserver les sols, tout en consommant beaucoup moins d’espace. Ce simple changement de contrainte rebat toute la hiérarchie territoriale. Là où le foncier abondant permettait autrefois d’étirer la ville, demain il faudra recycler, densifier, réhabiliter, surélever, recomposer.

C’est ici que beaucoup refusent encore de voir la conséquence logique de ce faisceau de contraintes : tous les territoires n’ont pas vocation à rester habités, équipés et valorisés de la même manière.

Métropoles vs territoires fragiles : une fracture qui s’accélère

Il ne s’agit pas d’un mépris pour la ruralité, encore moins d’une fascination naïve pour la grande ville. Il s’agit d’économie politique. Quand une zone perd ses jeunes, ses naissances, ses médecins, ses commerces, ses enseignants, puis ses employeurs, elle entre dans une spirale de fragilisation cumulative. L’accès aux médecins généralistes se dégrade dans de nombreux territoires peu denses ; la fragilité de la présence pharmaceutique en zone rurale est désormais explicitement documentée. Le problème n’est pas seulement social : il devient systémique. Car un territoire qui n’offre plus les services minimaux finit par ne plus attirer les ménages qui permettraient précisément de sauver ces services.

En face, certains territoires cumulent au contraire les avantages : masse critique, emplois, universités, nœuds de transport, infrastructures énergétiques, marchés immobiliers profonds, offre culturelle, espaces publics de qualité. L’argent y attire l’argent parce que les externalités d’agglomération y sont plus fortes. La littérature économique sur les effets d’agglomération le montre depuis longtemps : les grandes aires urbaines concentrent des gains de productivité spécifiques. En France, l’Île-de-France demeure très au-dessus de la moyenne nationale en matière de productivité ; plus largement, les métropoles régionales continuent d’aspirer l’emploi qualifié.

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Le mythe du retour à la campagne et la nouvelle demande résidentielle

Certains objecteront que le télétravail allait tout changer. Que le Covid avait démontré l’avenir radieux des campagnes connectées, des maisons avec jardin et de la décompression résidentielle. C’était vrai partiellement ; c’était faux structurellement. Le télétravail ne s’est pas imposé comme substitution à la ville, mais comme aménagement du lien à la ville. En France, il s’est normalisé sur un mode hybride, proche de deux jours par semaine, sans abolir la valeur décisive de la proximité aux bassins d’emploi, aux gares, aux services, aux écoles, aux sociabilités. Le fantasme d’un exode massif et durable hors des zones denses ne s’est pas confirmé à l’échelle structurelle.

Il faut ici ajouter une mutation anthropologique plus silencieuse, mais probablement tout aussi décisive : le desserrement des ménages. Une société de plus en plus individualisée produit davantage de personnes seules, davantage de séparations, davantage de vieillissement isolé, davantage de besoins résidentiels unitaires. Cela ne signifie pas nécessairement des logements plus grands ; cela signifie surtout une demande pour des surfaces fonctionnelles, bien localisées, bien desservies, bien connectées à des centralités vivantes. Autrement dit, une prime croissante à l’emplacement utile, et non à la simple surface périphérique.

Le ZAN va accélérer ce basculement. Non parce qu’il “interdit de construire”, formule paresseuse, mais parce qu’il modifie le coût relatif des localisations. Le terrain lointain, diffus, peu desservi, faible en services, va devenir plus difficile à mobiliser dans un pays qui devra arbitrer plus sévèrement ses hectares urbanisables. À l’inverse, la valeur stratégique du foncier déjà urbanisé, du bâti à recycler, de la densification douce, des friches, des dents creuses et des centralités secondaires bien branchées ne peut que monter. Le ZAN n’invente pas la métropolisation ; il la durcit. Il ne crée pas la hiérarchie territoriale ; il l’officialise.

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Cette trajectoire n’est pas propre à la France. À l’échelle mondiale, l’urbanisation continue. Les Nations unies projettent qu’environ 68 % de la population mondiale vivra en zone urbaine à l’horizon 2050. La révision 2025 des World Urbanization Prospects confirme que l’essentiel de la croissance démographique à venir se concentrera dans les villes. Le mouvement n’est donc pas conjoncturel ; il est civilisationnel.

La Corée du Sud fournit à cet égard un laboratoire avancé. L’OCDE souligne que le pays connaît une baisse et un vieillissement rapides de sa population ; le taux de fécondité y était tombé à 0,72 en 2023, et la concentration autour de la région-capitale de Séoul accentue les écarts avec les villes et régions en déclin. Le point le plus intéressant n’est pas seulement statistique : l’OCDE y explique que, dans les territoires qui se dépeuplent, les tendances démographiques sont largement irréversibles et appellent non plus des politiques de relance abstraite, mais des stratégies d’adaptation. Nous y sommes. Le sujet de demain n’est plus seulement “comment faire revenir la croissance partout ?”, mais “comment organiser dignement la contraction là où elle est devenue inévitable ?” 

C’est là que le débat français reste immature. Nous continuons d’opposer caricaturalement la ville et la campagne, la densité et la qualité de vie, la sobriété foncière et l’aspiration résidentielle. En réalité, la ligne de fracture n’est pas là. Elle sépare les territoires connectés des territoires débranchés ; les lieux capables d’atteindre une masse critique minimale de ceux qui la perdent ; les communes insérées dans un système productif, universitaire, logistique ou touristique puissant de celles qui n’ont plus ni fonction claire ni avantage comparatif.

Oui, il existera encore des exceptions splendides. Des villages rares, beaux, patrimoniaux, hyper désirables, portés par le tourisme, la résidence secondaire ou l’ultra-qualitatif, continueront de capter du capital. Mais précisément parce qu’ils ne seront pas “hors système” : ils seront branchés sur d’autres flux, symboliques, financiers ou touristiques. Les autres, en revanche, ne pourront pas tous être sauvés par le simple récit du retour à la campagne.

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Organiser la contraction des territoires plutôt que la subir

Il faut donc avoir le courage de nommer ce qui vient. Non, toutes les villes françaises ne vont pas disparaître. Non, il n’existe pas aujourd’hui de politique publique assumée visant à “raser” des villes entières. Mais oui, une partie du parc bâti de certains territoires perdra de sa valeur d’usage, puis de sa valeur économique, puis de sa raison d’être. Oui, certains tissus urbains trop diffus, trop vieux, trop coûteux à entretenir, trop éloignés des flux finiront par devoir être déconstruits, renaturés ou reconvertis. Oui, le sujet du siècle sera moins l’extension que la sélection, moins la conquête que la réallocation, moins l’aménagement expansif que la gestion lucide de la rareté.

Le scandale n’est pas de le dire. Le scandale serait de continuer à promettre l’inverse. Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si la France échappera à cette rétraction territoriale. Elle est déjà commencée. La vraie question est de savoir si nous voulons la subir à bas bruit, dans la dégradation des services, la dévalorisation patrimoniale et l’abandon progressif, ou si nous choisissons enfin de l’organiser avec méthode, justice et courage.

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