La colère

Crise de conscience ou d’adolescence, la révolte de la profession contre la loi Alur la conduira vers l’âge de la maturité. 

Une grande organisation professionnelle de l’immobilier vient de distribuer à ses adhérents un gilet, tels ceux qui sont désormais obligatoires dans tous nos véhicules, marqué « Loi Alur : professionnels immobiliers en colère ». Une autre fédération envisage une manifestation pacifique, à la faveur de son congrès annuel. Bref, les tensions persistent entre le gouvernement, d’une part, les agents immobiliers et les administrateurs de biens, d’autre part. Pourtant, le président de la Fnaim a pris ces dernières semaines une position globalement favorable au texte, approuvant son approche consumériste et reconnaissant que plusieurs dispositions avaient été inspirées par son syndicat. Que penser alors de ces différences d’appréciation ? Je pense que ce qui se trame au Parlement conduit les professionnels vers l’âge de la maturité, qu’elles n’ont pas atteint. J’en vois plusieurs indices.

Elles continuent à hésiter entre le statut de mandataires et celui de prestataires de service. Le premier leur a donné l’impression d’une dignité, associée aux enjeux supérieurs qu’ils traitent, mais a eu tendance à leur faire oublier le client en tant que tel. Du coup, l’acquéreur, le locataire ou encore le copropriétaire se sentent négligés et protestent. Le projet de loi redresse pour partie ces torts, en introduisant des obligations de service au profit de ces catégories de clients.

Ces professions hésitent entre fierté et paranoïa. Elles ont tout lieu d’être fières : elles sont utiles, sinon indispensables. Pour autant, les agents immobiliers et les gestionnaires sont des intermédiaires, et le regard porté sur eux n’est pas toujours valorisant. Du coup, ils jouent en défense plus qu’ils n’ont d’authentique politique marketing. Ils sont convaincus, à bon droit, d’être porteurs de valeur ajoutée, mais n’accordent pas à la formation l’importance qu’ils devraient. En conséquence, ils doivent aller tirer la manche du législateur pour qu’il la rende obligatoire. Le paradoxe est de taille.

Ces professions ont pris l’habitude de ne rien faire sans règlementation, et y sont néanmoins réfractaires : pour n’avoir pas voulu d’ordre, elles vont se retrouver surréglementées et sous la tutelle de l’État, avec un conseil national sans autonomie et des commissions régionales de contrôle pour faire observer la discipline.

Enfin, ces professions hésitent entre plusieurs modèles et ont même du mal à admettre qu’ils puissent cohabiter. Les groupes, bien que réunis dans une même association, Plurience, n’ont rien de semblable entre eux : des entreprises détenues par des fonds d’investissement, à la logique puissamment financière, côtoient des groupes familiaux, ou encore des filiales de banques mutualistes, plus ancrés sur le métier.

Ces professions accueillent les nouveaux entrants sans aménité et ne leur passent rien : les notaires, les architectes, les géomètres, les huissiers, les ré- seaux de mandataires, les organismes HLM, tous incarnent des menaces… Du moins le croient- elles. Quand les taux de pénétration s’échelonnent de 30%–en gestion locative–à 85%–en copro- priété –, en passant par 45 ou 50 % en transaction, on se dit que l’ennemi est ailleurs…

Pour moi, en ancien philosophe épris de psychanalyse, je sais que cette future loi va permettre à ces professions de se moderniser, d’exorciser leurs vieux démons. Je pense que cette colère est le signe de la mue qui va s’opérer. La preuve la plus flagrante que cette mutation est attendue réside dans la faible adhésion de l’opinion à leur cause. Et les jeunes qui se forment ont bien du mal à comprendre l’indignation de leurs aînés. Ils y entrent avec d’autres logiques et une sérénité qui tranche avec la colère qui tourmente les plus anciens.

Je vais plus loin : je ne suis pas sûr que la colère institutionnelle qui se fait entendre dans les médias soit représentative des sentiments qui animent la profession d’en-bas. Je me demande si une partie des élites de la profession n’a pas une responsabilité dans la noirceur de la lecture du projet de loi Alur, en oubliant d’en montrer les conséquences vertueuses. En tout cas, la profession serait coupable de ne pas passer de la crise de conscience, qui trouble et agite, à la prise de conscience, qui fait avancer.

 

Henry Buzy Cazaux: Après avoir conseillé Pierre Méhaignerie, ministre de l'équipement et du logement, Henry Buzy-Cazaux a occupé des fonctions de responsabilité dans des entreprises immobilières de premier plan, FONCIA, Tagerim ou encore le Crédit Immobilier de France, mais également au sein des organisations professionnelles du secteur. Ancien délégué général de la FNAIM, il a aussi été administrateur de plusieurs autres syndicats immobiliers. Il a été chargé de mission auprès du président du Conseil de l'immobilier de l'Etat. Il mène depuis toujours une action engagée pour la formation aux métiers de l'immobilier: président d'honneur de l'Ecole supérieure des professions immobilières, cofondateur de l'Institut des villes, du territoire et de l'immobilier du Groupe ESSEC, il est aujourd'hui président fondateur de l'Institut du Management des Services Immobiliers, centre de prospective et d'enseignement. Il est enfin membre du conseil scientifique de l'observatoire immobilier des notaires et président du groupe "Immobilier, logement et ville durable" du Forum pour la gestion des villes et des collectivités locales et territoriales.