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« Retour aux sources », Fabrice Larceneux chercheur CNRS

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A l’heure de la crise sanitaire que nous vivons, lecture psychanalytique du logement selon Lacan, «penseur de l’espace».

photo : fabrice larceneux

Avec la pandémie de la Covid-19, les habitants du monde entier ont redécouvert et réinvesti leur logement. Le psychanalyste Jacques Lacan, un des premiers « penseurs de l’espace », avait proposé dans les années 60, une grille d’analyse originale pour décrypter les relations entre l’individu et son logement. Des auteurs, comme le sociologue Anthony Giddens, se sont même appuyés sur ses écrits pour populariser le concept de « sécurité ontologique ».

Le concept fondamental du logement

La sécurité ontologique est un état de sérénité où peut se trouver une personne qui a suffisamment confiance en  elle, en les circonstances, en la vie et dans les autres. Cette sensation de sécurité est en grande partie fonction du logement dans lequel elle se trouve car c’est là où se créent les mécanismes de construction et de défense, les sentiments fondamentaux de réassurance, d’appartenance et de bien-être. Le logement n’est pas seulement défini par une  matérialité (le bâti), ni par un imaginaire hors sol, mais par une coconstitution de l’espace par et avec l’individu. La psychanalyse spatiale explore, d’une part, comment l’individu est relié au monde et, d’autre part, sa relation au logement (home-making). Pour Lacan, il s’agit d’une dynamique qui se structure du triptyque fondamental suivant : besoin d’abri/demande de logement/désir de chezsoi.

Le besoin d’abri

Il s’agit de la catégorie la plus élémentaire de la psychanalyse géographique qui explique comment l’individu satisfait  sa sécurité ontologique primaire. Ce besoin fait référence à ce que Freud nomme l’instinct, c’est-à-dire les conditions quasi naturelles qui sont nécessaires pour survivre, au même titre que s’alimenter ou d’interagir avec un groupe minimal d’amis. Il s’agit d’une vision utilitaire du logement, qui répond à une fonction. C’est un besoin permanent et essentiel : le logement est vu sous le prisme de sa valeur d’usage, de sa dimension matérielle, un toit ancré dans la terre. Il représente la protection, la stabilité et la permanence dans le monde incertain et instable de la vie quotidienne. Il renvoie à la fonction de refuge, à l’abri où l’on peut se retirer, se protéger, y compris mentalement, des  pressions extérieures, des exigences du monde, des adaptations continuelles. C’est un espace un peu hors du temps, où l’on peut prendre soin de soi.

«La psychanalyse spatiale explore, d’une part, comment l’individu est relié au monde et, d’autre part, sa relation au logement»

La demande de logement

Dans la plupart des pays du monde, y compris dans les pays riches comme les États-Unis, il existe une crise du logement. Pour beaucoup, l’immobilier est devenu inaccessible. La demande, dans la perspective lacanienne, correspond à la manière d’articuler ses propres besoins à ce qui existe. Elle entre en jeu dès qu’un besoin ne peut pas être satisfait par l’individu seul et se traduit par une demande à « l’Autre ». Pour Lacan, cette demande est en réalité une soumission, une dépendance : elle renvoie l’individu à sa propre incapacité, à la nécessité d’une intervention extérieure, hors de son contrôle. Si « l’Autre » peut aider et soutenir, il est aussi cause de frustration voire de déception, car il maîtrise l’accès à son logement. Cet Autre est un tiers qui peut revêtir plusieurs réalités, non exclusives : ce peut être « le marché » qui, affichant des prix trop élevés, exclut ; ce peut être « le politique » qui ne fait pas assez pour rendre les logements accessibles ; ce peut être « l’agent immobilier » qui filtre les demandes et empêche l’accession à un logement, etc. Chez Lacan, cet « Autre » contrôle l’individu, décide pour lui de ce qu’il peut et ne peut pas, ce qui génère logiquement des sentiments d’inquiétude et d’impuissance : rendant le logement difficilement accessible, il contraint l’accès aux plaisirs, entrave l’accession au bonheur. L’argent est alors la clé pour retrouver du contrôle et accéder à la sécurité émotionnelle.

«Le logement peut devenir à la fois un espace d’appartenance et d’aliénation, d’intimité et de violence, de désirs et de peurs, etc.»

Le désir du chez-soi

Beaucoup d’habitants ne voient pas leur logement comme un simple bien matériel et comprennent immédiatement la différence entre logement (house) et chez-soi (home). Le « chez-soi » ne fait pas un bon objet de transaction, il est trop incarné, trop personnalisé. Il appartient à un univers différent : le « chez-soi » est une manifestation humaine que Lacan nomme « objet du désir ». C’est ce petit quelque chose qui reste, qui fait la différence, alors même que la demande de logement est complètement satisfaite. Il renvoie à la « demande d’amour » inconditionnelle qui transforme un objet ordinaire en une qualité sublime. Ce désir de chez-soi s’incarne dans la phase de sublimation au cours de laquelle l’individu projette émotions et fantasmes dans son logement. « Être à la maison » ne signifie plus posséder une maison mais plutôt être intérieurement, intimement connecté à son espace. Le chez-soi prend tout son sens et déploie réellement sa puissance symbolique dès lors que l’habitant peut l’incarner en un lieu d’exposition de ses émotions intimes, le muer en espace d’« extimité ». La sécurité ontologique est alors apportée par la capacité à y projeter son être le plus profond, son identité la plus intime.

Le triptyque est complet lorsque besoin d’abri, demande de logement et désir de chez-soi sont satisfaits. On peut alors tomber amoureux de son logement et accéder au bonheur. Pour autant, si le foyer est un lieu physique et un espace métaphorique des émotions et des relations, une représentation plus ambivalente ressort aussi du vécu des confinements. Le logement peut aussi devenir une prison, à la fois un espace d’appartenance et d’aliénation, d’intimité et de violence, de désirs et de peurs, etc.

Ces périodes difficiles offrent aussi une occasion de s’interroger sur ce que dit le logement de nous, de nos vies, de nos forces et nos faiblesses et, finalement, de nos besoins, de nos demandes et de nos désirs de changement. Si le logement actuel se révèle un lieu d’insécurité ontologique, il faut en changer. Ici ou Là ? Quand ? dirait le célèbre psychanalyste…

Sources : « Need for shelter, demand for housing, desire for home: a psychoanalytic reading of home-making in  Vancouver », L. Pohl, C. Genz, I. Helbrecht & J. Dobrusskin (2020). Housing Studies, 1-18.

 

Fabrice Larceneux

Chercheur CNRS au centre de recherche DRM (Dauphine Recherche en Management), ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé d’Economie et Gestion, il est titulaire d’un doctorat en Sciences de Gestion de l’Université Paris Dauphine. Auteur de différentes publications scientifiques et de l’ouvrage Marketing de l’immobilier (Dunod), il assure des cours de marketing de l’immobilier à l’Université Paris-Dauphine.

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