« Si les tensions internationales perdurent, l’impact sur l’immobilier sera inévitable », Yann Jéhanno, Laforêt

Après le rebond amorcé en 2025, le marché immobilier confirme un début d’année 2026 globalement positif, mais marqué par un retour de la prudence des ménages. Entre stabilisation des conditions de financement, évolution du comportement des acquéreurs et incertitudes économiques et géopolitiques, Yann Jéhanno dresse le bilan du premier trimestre et analyse les facteurs qui pourraient déterminer la trajectoire du marché dans les mois à venir. Entretien.         

Quel bilan tirez-vous de ce premier trimestre 2026 ?

Il s’inscrit dans la continuité du rebond observé en 2025. Nous restons sur une dynamique positive en matière de transactions, avec des acquéreurs toujours présents et désormais conscients que la phase de baisse des prix et des taux d’intérêt appartient au passé. Du côté des vendeurs, nous observons également une évolution des comportements. Beaucoup comprennent aujourd’hui que des acquéreurs solvables sont revenus sur le marché et que c’est probablement le moment opportun pour concrétiser un projet de vente. Les conditions de financement restent globalement favorables, ce qui soutient l’activité.

Pour autant, ce début d’année n’a pas été linéaire. Entre les épisodes climatiques marquants, les catastrophes naturelles dans certaines régions et un contexte géopolitique international anxiogène, les Français ont été confrontés à plusieurs facteurs d’incertitude. Même dans un environnement immobilier plutôt favorable, ces éléments nourrissent une forme de prudence.

Si le conflit au Moyen-Orient perdure, craignez-vous un impact durable sur le marché immobilier ?

C’est même une quasi-certitude si la situation devait s’installer dans la durée. L’immobilier reste intimement lié à la santé globale de l’économie. Si les tensions internationales entraînent des difficultés d’approvisionnement, un ralentissement de l’activité ou des dispositifs de chômage partiel, cela finira nécessairement par affecter la confiance des ménages.

La question du coût du crédit constitue également un point de vigilance. Les décisions de la Banque centrale européenne pourraient évoluer en fonction du contexte économique et inflationniste. Pour l’instant, les taux restent contenus, mais les Français perçoivent déjà très concrètement l’impact de la hausse des prix de l’essence et des produits de consommation courante. Cela influence directement leur capacité à se projeter dans un achat immobilier.

Malgré ce climat, la demande reste-t-elle solide ?

La demande se maintient et reste positive, mais elle progresse à un rythme nettement plus mesuré que l’an dernier. Nous observons une hausse d’environ 4 % sur le trimestre, contre une progression de 18 % l’an dernier.

La différence majeure réside dans le comportement des acquéreurs. Ils sont aujourd’hui beaucoup plus réfléchis, prennent davantage de temps et arbitrent leurs décisions avec prudence.

Cette évolution se traduit concrètement par des délais de vente qui s’allongent, désormais supérieurs à 100 jours au niveau national, et par un retour marqué de la négociation qui atteint 80 % des transactions. Celle-ci n’est plus seulement liée à des défauts techniques des biens, elle devient une pratique généralisée. Les acquéreurs cherchent avant tout à préserver leur pouvoir d’achat global.

Est-ce à dire que le traditionnel “printemps immobilier” est d’ores et déjà compromis ?

Il est encore trop tôt pour se prononcer. Les trois prochains mois seront déterminants. Le printemps constitue toujours une période clé, notamment pour les familles souhaitant emménager avant la rentrée scolaire.

Il faut toutefois rappeler que de nombreuses ventes sont contraintes par la vie elle-même, telle que les mutations professionnelles, les séparations ou encore les successions, et ne dépendent pas du contexte de marché.

Aujourd’hui, nous sommes à un moment charnière. Soit le rebond observé l’an dernier se confirme durablement, soit l’embellie s’essouffle sous l’effet des incertitudes économiques. Les Français restent prudents, mais le point positif est que le marché s’est rééquilibré : les vendeurs ajustent davantage leurs attentes et se montrent plus réalistes face aux conditions actuelles.

Les politiques du logement actuelles sont-elles suffisantes pour soutenir et confirmer le rebond du marché ?

Le discours politique a évolué, et c’est déjà un signal important. On reconnaît davantage aujourd’hui le rôle du bailleur privé dans l’équilibre du logement en France, alors qu’il a longtemps été perçu de manière négative.

Cependant, sur le fond, les mesures restent insuffisantes pour créer un véritable choc de confiance. Nous manquons encore d’une stratégie globale capable d’accompagner durablement l’accession à la propriété et l’investissement locatif.

Le prêt à taux zéro mériterait, par exemple, d’être profondément repensé pour redevenir un outil massif d’accession. Nous demeurons sans véritable soutien structurel pour les primo‑accédants, dont la proportion est tombée à un achat sur trois. De même, l’instabilité réglementaire autour de la rénovation énergétique fragilise les investisseurs qui ont besoin de visibilité à long terme.

Le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, a annoncé lancer une mission sur les impayés locatifs. Cette problématique peut-elle contribuer à relancer l’investissement ?

Oui, c’est un sujet majeur car il touche à la confiance des investisseurs. Au-delà des impayés, il faut également poser la question de l’équilibre du contrat de bail entre les droits et obligations du propriétaire et du locataire.

Renforcer la sécurité des bailleurs est indispensable pour relancer l’investissement locatif privé, mais ce n’est pas le seul chantier : il faut aussi aborder les contraintes locales, telles que l’encadrement des loyers ou l’évolution de la taxe foncière, l’artificialisation des sols, la transformation de bureaux en logements, et donner une vraie visibilité aux Français. Sans une vision globale et cohérente sur tous ces leviers, il sera difficile de redonner de la fluidité au marché du logement.

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Stéphanie Marpinard: Après avoir évolué pendant 10 ans au sein d'un groupe spécialisé dans les médias étudiants, l’orientation professionnelle et la gestion de carrière, en tant que rédactrice en chef adjointe, Stéphanie Marpinard a choisi de travailler à son compte et collabore depuis à différents médias. Ses domaines de prédilection sont entre autres l'immobilier, l'emploi et les ressources humaines.