Transmettre son agence immobilière, son cabinet d’administration de biens ou de syndic à ses enfants est souvent un rêve : voir perdurer un nom et un savoir-faire au fil des années. Mais entre émotions, enjeux fiscaux et équilibres familiaux, la succession peut devenir un terrain miné si elle n’est pas bien préparée.
Transmettre une entreprise ne s’improvise pas — surtout lorsqu’il s’agit d’une agence immobilière, dont la valeur repose sur des actifs immatériels : portefeuille clients, notoriété locale, équipe en place, contrats de mandats en cours…
Si une règle s’impose, c’est donc bien celle de l’anticipation.
Pour que le processus de transmission se déroule dans les meilleures conditions, il est conseillé d’anticiper le passage de relais au minimum 3 à 5 ans en amont. « Ce n’est pas quand les parents sont prêts à transmettre que les enfants le sont forcément à reprendre. Certains sont à l’aise en tant que collaborateurs, mais ne se sentent pas encore prêts à devenir dirigeants », rappelle Caroline Dubuis-Talayrach, avocate en droit des affaires.
Préparer la succession plusieurs années à l’avance permet à chacun — parents, enfants, conjoints — de réfléchir sereinement à ce qu’il veut, et surtout à ce qu’il peut assumer.
La reprise d’une agence immobilière implique en effet un engagement à long terme, un ancrage territorial et souvent un changement de rythme de vie. Sans compter que cette anticipation va aussi permettre au cédant d’accompagner progressivement le successeur dans ses nouvelles fonctions, garantissant ainsi la continuité du service, la confiance des clients et celle des collaborateurs.
Former et impliquer son successeur suffisamment en amont
Bien entendu, le repreneur se doit d’être légitime aux yeux de l’équipe, tant au niveau de ses compétences, de sa formation que de son expérience dans le secteur. Dans ce cadre, il doit être éligible à la carte professionnelle.
Une succession réussie repose donc sur un successeur préparé.
Dans l’immobilier, où l’expérience terrain est primordiale, il est essentiel d’impliquer les héritiers potentiels dès que possible. Encouragez-le à obtenir très en amont les qualifications nécessaires, comme un BTS Professions immobilières ou une licence en droit immobilier, et à accumuler de l’expérience en dehors de l’entreprise familiale.
Cette ouverture permettra non seulement d’apporter un regard neuf au sein de votre agence, mais aussi d’asseoir sa légitimité vis-à-vis de l’équipe.
Proposez-lui ensuite un parcours progressif au sein de votre agence : commencez par des missions opérationnelles (visites, négociations), puis passez à des responsabilités managériales (gestion d’équipe, stratégie commerciale).
Des formations continues, telles que celles proposées par l’ESI ou l’IMSI, peuvent également accélérer ce processus.
Au-delà des aspects fiscaux ou juridiques, la question du prix cristallise souvent les tensions. « Le sujet, c’est l’équité entre les enfants. Il est conseillé que la donation ou la vente se fasse à un prix que tout le monde considère comme juste, pour qu’aucun ne se sente lésé », explique l’avocate.
L’aspect psychologique joue ainsi un rôle essentiel dans la réussite d’une transmission familiale.
« Il est important d’éviter les zones d’ombre. Si l’un des enfants rachète, les autres doivent comprendre pourquoi et comment, afin d’éviter les non-dits et les rancunes qui peuvent miner une famille pendant des années ».
Dans cette optique, il est essentiel de s’entourer d’experts extérieurs au cadre familial afin de garantir une valorisation cohérente avec le marché : avocat d’affaires spécialisé en transmission d’entreprise, expert-comptable, fiscaliste, notaire…
Choisir la bonne formule : une décision stratégique
Les options sont multiples, mais aucune n’est universelle. « Chaque cas est différent », insiste t’elle. « Tout dépend du patrimoine global des parents, du nombre d’enfants, de leur implication dans l’entreprise, et des équilibres familiaux. »
Lorsque l’entreprise représente l’essentiel du patrimoine, la réflexion doit être d’autant plus fine : comment préserver la cohésion familiale, tout en assurant la pérennité de l’agence ?
La transmission d’une agence immobilière à son enfant peut s’effectuer de plusieurs façons :
Elle peut d’abord se faire par donation, en transférant directement le fonds de commerce ou les parts de la société, éventuellement dans le cadre d’une donation-partage ou d’un pacte Dutreil permettant de réduire fortement la fiscalité.
Elle peut aussi prendre la forme d’une cession, l’enfant rachetant tout ou partie de l’entreprise, parfois après une période de location-gérance qui lui permet de se former et de tester l’activité avant la reprise.
Enfin, une transmission réussie suppose une transition progressive. Le dirigeant sortant doit savoir accompagner sans étouffer, conseiller sans diriger.
Le cédant doit accepter de lâcher prise, le repreneur doit savoir écouter, et l’équipe doit être associée au processus.
« Il faut que chacun trouve sa place », conclut Caroline Dubuis-Talayrach.
La codirection temporaire, sur une ou deux années, peut être ainsi un bon compromis pour consolider la légitimité du successeur et assurer la continuité de la relation client.
Témoignage
« Transmettre, ce n’est pas seulement céder des parts, c’est surtout transmettre des valeurs ! »
Pour Pierre Pozzo, 61 ans, l’immobilier est une histoire de famille. Après avoir repris les rênes du cabinet créé par sa mère en 1968, l’entrepreneur, qui est aujourd’hui à la tête d’un groupe de
32 agences immobilières, a décidé de passer le témoin à son fils d’ici 3 ans.
Vous céderez les clés de votre groupe à votre fils, Julien, 36 ans, à la fin de l’année 2028. Quels sentiments vous inspirent cette transmission ?
Avant tout une grande fierté. Pozzo Immobilier est une entreprise familiale, construite par ma mère, développée avec mon épouse, et désormais portée par la troisième génération. Transmettre, ce n’est pas seulement céder des parts, c’est surtout transmettre des valeurs : la rigueur, la compétence, la formation. C’est une aventure humaine autant qu’entrepreneuriale.
Votre fils a-t-il toujours voulu vous succéder ?
Pas du tout. Il a d’abord fait une école de commerce, puis une école d’ingénieurs avec une spécialité promotion immobilière. Il a ensuite travaillé chez des promoteurs, puis au sein d’une grande agence immobilière. Ce parcours extérieur lui a permis d’acquérir une vraie vision du marché avant d’intégrer notre groupe en 2018. Il apporte aujourd’hui un regard neuf, plus ouvert sur la croissance externe. Plus de 100 nouveaux collaborateurs nous ont déjà rejoints depuis son arrivée.
Quelles sont les étapes de cette transmission ?
Le processus est en cours et s’achèvera fin 2028. Comme notre groupe s’étend sur deux départements, la transition se fait en deux phases. Mon fils est actuellement en train de reprendre la main sur les agences du Calvados, puis je lui transmettrai celles de La Manche dans le futur.
La transmission de son entreprise à son enfant engendre-t-elle des difficultés particulières ?
Elles sont avant tout pour lui, puisqu’il n’est jamais simple d’être le « fils de » vis-à-vis des autres collaborateurs, comme des clients, lorsque l’on reprend les rênes d’un groupe. Si mon expérience de chef d’entreprise va être un atout non négligeable pour lui faire gagner du temps, mon fils n’en reste pas moins un acquéreur comme un autre. Cette transmission n’entre en effet pas dans le cadre d’une donation, et il va s’endetter pendant 7 ans. Sans compter qu’en parallèle de cette transmission, il va ajouter de la dette dans le cadre de notre croissance externe. En tant que futur seul capitaine à bord, il endosse une responsabilité à l’égard de la banque qu’il doit rembourser,, mais également à l’égard de nos 265 collaborateurs.
Quels conseils donneriez-vous à un chef d’entreprise qui souhaite transmettre à ses enfants ?
Faire confiance, d’abord. Transmettre sans imposer. Il faut donner les clés, partager son expérience, mais laisser son successeur construire à sa manière. Le rôle du père, c’est d’accompagner sans enfermer. La transmission, c’est un acte d’amour, mais aussi de liberté. Si j’avais pensé que mon fils n’avait pas la capacité de reprendre l’entreprise, je ne lui aurais pas cédé. Je sais aujourd’hui qu’il va aller beaucoup plus loin que son père. L’autre conseil est bien entendu de s’entourer de bons avocat et fiscaliste. Il est en effet important de faire de bons choix en termes de temporalité dans le processus de transmission , mais aussi de ne pas faire d’erreur sur la valorisation de l’entreprise pour ne pas pénaliser ses autres enfants.
Après avoir évolué pendant 10 ans au sein d'un groupe spécialisé dans les médias étudiants, l’orientation professionnelle et la gestion de carrière, en tant que rédactrice en chef adjointe, Stéphanie Marpinard a choisi de travailler à son compte et collabore depuis à différents médias. Ses domaines de prédilection sont entre autres l'immobilier, l'emploi et les ressources humaines.